Représentation de l’émeute du 27 novembre 1768 devant le Collège de médecine qui se réunissait dans l’ancien Collège de la Trinité, grand dessin gouaché anonyme, collection particulière (reproduit dans Alain Bouchet (dir.), La Médecine à Lyon des origines à nos jours, Paris, Hervas, 1987, p. 55).         

       « Déjà le médecin qui étoit chargé de l’anatomie avoit fait quelques leçons, lorsque tout-à-coup une émeute affreuse s’excita dans toute la ville » (1). Le 27 novembre 1768 sur les trois ou quatre heures de l’après-midi, des individus s’attroupent devant la porte de l’École de médecine de Lyon (2). Après une timide répression, les émeutiers, plus nombreux, s’attaquent le soir même aux locaux de l’École, établie au sein du Collège de la Trinité.

Les pièces (3) relatives à cette émeute mentionnent toutes l’existence d’un complot, nourri par des rumeurs circulant depuis plusieurs mois. Une lettre adressée au ministre Bertin le 2 décembre 1768 fait état d’un complot formé contre les Pères de l’Oratoire, attribué aux Jésuites expulsés du royaume en 1763. Une « opération » des mendiants arrêtés pendant la nuit précédente et enfermés dans le vestibule du bâtiment est également évoquée et la précense d’« anciens corps dissequés et renfermés dans les armoires du college de medecine » aurait contribué à exciter la population. Ce dernier élément fait écho à plusieurs témoignages rapportant que « sur un bruit populaire mechamens ou par indiscretion repandu que le professeur d’anatomie attirois dans la Salle de medecine des Enfans vivans pour les y dissequer ». D’autres prétendent encore que les Oratoriens abritaient un prince manchot et procédaient chaque soir à des rapts d’enfants pour lui essayer un nouveau membre. 

Le soir du 27 novembre, les locaux sont incendiés. L’École gratuite de dessin, installée dans une chapelle attenante, ainsi que la bibliothèque de la Trinité sont également touchées. Les objets pédagogiques utilisés par les médecins pour les cours d’anatomie et de chimie (4) sont, selon les témoins, la cible privilégiée des émeutiers. La gouache (ci-dessus) représente des squelettes d’animaux brandis sur des pics. Au premier plan de celle-ci figure par ailleurs un squelette humain de petite taille, faisant écho aux rumeurs récurrentes de rapt et de dissection d’enfants. Un des séditieux soutient par ailleurs « qu’il avoir veu entrer un enfant dans le college de medecine, et qu’il n’est n’en ai point ressorti ». 

Si la « lie du peuple » est fréquemment désignée comme responsable par les autorités, les archives nuancent pourtant cette vision. Parmi les 30 blessé·es admis.es (5) à l’Hôtel-Dieu figurent 19 hommes et femmes travaillant dans le secteur textile, dont 9 ouvriers de la soie, ainsi que deux domestiques d’ouvriers de la soie. Comment expliquer cette surreprésentation des métiers de la soie parmi les blessé·es ? L’expulsion des Jésuites et l’installation des médecins et des Oratoriens s’est accompagnée de l’éviction d’une congrégation d’artisans précédemment établie au collège, ce qui a pu nourrir certains ressentiments. Si les rumeurs constituent indéniablement l’un des facteurs déclencheurs de cette émeute, la présence des ouvrier·ères lyonnais·es peut, selon Maurice Garden, s’expliquer par leur volonté de se joindre au moindre mouvement violent.

Cet épisode ne peut être réduit à un simple accès de violence populaire. La peur des pratiques anatomiques et de leur enseignement (6), nourri par un imaginaire du rapt et de la dissection courant, s’articule à des tensions sociales, religieuses et institutionnelles. Cette émeute illustre ainsi une diffusion des savoirs médicaux indissociable des résistances qu’elle suscite dans la société urbaine des Lumières. 

(1) D’après la description du médecin agrégé au collège des médecins de Lyon Jean-Emmanuel Gilibert, L’anarchie médicinale, volume 3, Neufchatel, s.é., 1772.

(2) Il n’existe pas de faculté de médecine à Lyon (avant le XIXe siècle) malgré cette appellation.

(3) ADR, BP 3349 et 1C 12.

(4) Jean-Emmanuel Gilibert (voir note 1) affirme que ces trois cours ouvrent dès l’année 1766. En 1769, l’Almanach de la ville de Lyon confirme l’existence de trois cours qui se veulent saisonniers, l’anatomie en hiver, la chimie au printemps et la botanique en été permettant ainsi l’étude des plantes.

(5) Notons que les 5 femmes blessées citées dans l’« Etat des noms et professeur des blessés et morts à l’hôtel dieu » (ADR, 1C 12) n’ont pas été considérées dans Maurice Garden, Lyon et les Lyonnais au XVIIIe siècle, Paris, Belles-Lettres, 1970, p. 586.

(6) Voir Matthew Ramsey, Professional and popular medicine in France 1770-1830 : The social world of medical practice, Cambridge, Cambridge University Press, 1988, p. 65-66.

Chloë Cuberli