En 1775, l’extinction de l’ordre de Saint-Ruf entraîne la donation de sa bibliothèque à l’université de Valence, afin de permettre la constitution d’une bibliothèque publique. Plus exactement, la décision en est prise à la suite de l’arrêt du Conseil d’État du 16 septembre 1775, qui prévoit par son article 7 que la Bibliothèque du chapitre de Saint-Ruf sera « cédée à l’université de la ville de Valence », sous la « condition de la rendre publique trois jours de la semaine au moins », et de la placer en un « lieu convenable ». La petite cité rhodanienne entre donc dans le palmarès des villes dotées d’un lieu emblématique de la diffusion du savoir et des Lumières, dans le sillon de Paris, Lyon, Nantes, Grenoble et de ces nombreuses villes dont la fondation de bibliothèque fait l’objet d’une étude en cours (ANR Bipulum: Bibliothèques publiques des Lumières*).
Pourtant, à Valence, les choses sont plus troubles. La bibliothèque a-t-elle eu une existence réelle ? Ses collections, si tant est qu’elles fussent regroupées, ont-elles été consultées par un public autre que les universitaires et les anciens chanoines ? Etrennée en grandes pompes par l’archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, en septembre 1776, la bibliothèque disparaît ensuite très largement des sources qui traitent des affaires de la ville de Valence : registres de l’université, registres consulaires, almanachs, journaux, correspondances, etc. Ce qui pose la question des autorités à l’œuvre derrière la fondation : qui a vraiment voulu de cette bibliothèque publique ? Les anciens chanoines de l’ordre éteint, aux « louables intentions », mais dont l’abbé orchestre de son côté la mise en place d’une autre bibliothèque, assise sur son fonds propre, la bibliothèque de l’Académie ? Est-ce un vœu plutôt extérieur à la cité, venu du roi, de son Conseil, de la Commission des réguliers qui a liquidé l’ordre de St-Ruf ? L’université de Valence, récipiendaire, fait construire un meuble idoine, une « fougère », pour accueillir les livres, mais détourne le don d’un ancien professeur pour l’employer à tout autre chose que l’achat de volumes. Quant au consulat, il se lamente de la fin de l’ordre et ne s’implique guère pour la création de cette bibliothèque qui pourtant aurait pu redorer le blason de la ville. Ses efforts se portent plutôt sur les petites écoles, le collège et de nouvelles chaires universitaires.
L’histoire chaotique de cette bibliothèque publique, saisie dans les quinze années qui précèdent la Révolution, marque les enjeux et les tensions qui ont accompagné l’ouverture du savoir au temps des Lumières : se jouaient la question de la paternité des fondations, tout à fait cruciale bien que parfois non explicite, et la question, dérivant de la précédente, des forces concurrentes ; se lisait aussi la tension entre la notion de prestige et celle d’utilité, ou encore entre un savoir classique et un savoir « éclairé », dans l’élaboration difficile de ce qu’était un service public.
Anne Béroujon
*Projet ANR Bipulum (ANR 23-CE27-0012), coordonné par Emmanuelle Chapron