La magnifique bande dessinée Geographia, l’odyssée cartographique de Ptolémée (éditions Futuropolis/ BnF éditions, 2024), signée par Jean Leveugle et Emmanuelle Vagnon (Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris), propose une histoire irrésistible de la géographie en général et de celle de la Géographie du savant grec Claude Ptolémée (IIe siècle) en particulier. Grâce à un intéressant équilibre entre humour, érudition et images, le dessinateur et la grande spécialiste de la géographie responsables de cette bande dessinée invitent le lecteur à suivre Claude Ptolémée, grincheux et attachant, dans un voyage à travers les époques qui l’ont succédé. Ces aventures sont déclenchées par le besoin de trouver des preuves qui justifient l’importance, pour la postérité, de son monumental traité de cartes et méthodes de projections. Par un ingénieux dispositif narratif qui fait coexister deux temps et mondes parallèles –d’une part, le temps de Ptolémée, de l’autre, le temps éternelle de l’Anti-terre où vivent ceux et celle dont l’humanité s’en souvient– la bédé articule un outil pédagogique intéressant pourr l’histoire de la cartographie. Le point de départ de ces aventures : un Ptolémée furieux d’apprendre que Marin de Tyr, source importante pour lui mais qu’il entend avoir largement corrigée et dépassée, est considéré comme le « meilleur géographe de l’Antiquité latine » et qu’il est entré dans l’intemporalité des villes qui reconnaissent les apports des grands hommes et femmes de sciences. Un panthéon de scientifiques auquel Ptolémée décide de candidater, poussé par la rage de savoir que ce « sac à vin », « triple andouille » et « géographe de pacotille » qu’est Tyr l’aurait dépassé. Pour recueillir les preuves dans différentes « citépoques » et constituer le dossier à présenter à la commission du panthéon, il sera accompagné d’Ota. Être singulier de l’autre monde, Ota est armée d’une inépuisable patience à l’épreuve des attaques de colère de Ptolémée à chaque fois qu’il se confronte aux usages de son oeuvre ou à d’autres pratiques cartographiques de l’antiquité, de l’époque moderne et contemporaine. C’est ainsi que Ptolémée traverse des temps et des espaces culturels divers, entre la Méditerranée, l’Europe latine, les espaces arabo-musulmans ou asiatiques. Horrifié par l’absence de projections des portulans, scandalisé et moqueur à l’égard des cartes T de l’Europe chrétienne médiévale, à peine rassuré par les traces de son travail chez les savants arabes, et autant dépaysé par la cartographie chinoise que sceptique du duo cartographique formé par Abraham Ortelius et Mercator, Ptoléméen entame au cours de ce voyage dans le temps un dialogue avec d’autres savants qui permet à la fiction d’apporter des précisions fines sur l’histoire de la cartographie. C’est donc un renversement des rapports temporels : ce n’est pas le présent qui juge ou organise le passé, mais le passé (incarné dans un Ptolémée vivant et colérique) qui cherche à faire justice et perdurer, voire même devenir éternel. On ne peut que sympathiser avec l’humaine impulsion de Claude de tenter de ne pas tomber dans l’oubli, après tant d’efforts pour composer non seulement sa Géographie, mais aussi ses traités en astrologie (Tetrabiblos) et d’astronomie (Almageste). Connu comme le péché majeur de l’historien de profession, l’anachronisme s’avère dans cette proposition graphique un brillant moyen didactique. L’odyssée cartographique de Ptolémée est aussi celle de sa propre transformation en tant que savant : petit à petit, il devient sensible aux critiques et aux approches cartographiques d’autres temps et cultures, jusqu’à plaider à la fin de son périple, dans une intéressante réflexion sur la modernité, pour un… Bien entendu, je ne vais pas vous raconter la fin !
(Par L. A. Carrió Cataldi)