Ann Blair, Paul Duguid, Anja-Silvia Goeing, and Anthony Grafton (ed.), Information. A Historical Companion, Princeton University Press, 2021, 887 p.

Le Historical Companion est un volume massif de près de 900 pages, composé d’une part de 13 chapitres thématiques, et d’autre part d’un dictionnaire d’une centaine d’entrées, de Accounting à Xylography. L’ouvrage fait le point sur une notion de plus en plus centrale en histoire moderne, à la croisée de l’histoire du livre, des techniques et des savoirs. Il est utile pour faire le point sur un champ historiographique, et aussi pour réfléchir aux relations que l’histoire des savoirs peut entretenir avec celle de l’information.

Un enjeu de définition

Donner une définition du terme fait apparaître une tension entre la définition générale que propose les auteur : « as a carrier of meaningful ideas between people » (p. x de l’introduction), et la définition technique des sciences de l’information, établie au milieu du XXe siècle sur les bases des travaux de Claude Shannon, qui disjoint information et signification. L’information devient la transmission d’un signal d’un émetteur vers un destinataire, à travers un canal spécifique. Hartley puis Shannon ont élaboré une théorie mathématique de la communication, définie comme « reproducing at one point . . . a message selected at another », pour pouvoir calculer la façon la plus efficace de transmettre une information. La théorie de l’information vise à quantifier et qualifier la notion de contenu en information présent dans un ensemble de données dans un certain contexte de transmission, et à estimer la probabilité que le destinataire puisse distinguer le message du bruit. L’ouvrage n’entre pas dans ces débats théoriques et choisit de s’intéresser moins à ce qu’est l’information qu’à ce qu’on est fait : comment elle est disséminée, validée. « Information occurs ubiquitously in human societies whenever human senses perceive phenomena and treat them as data » (Randolph Head, p. 104) Un enjeu central est alors de distinguer l’information des sciences et des savoirs : l’information serait collectée là où la connaissance est produite. Elle dépend de pratiques d’enregistrement et de classification. Deux dynamiques caractérisent les périodes modernes et contemporaines : la mutation des technologies, de l’imprimé à l’informatique, et le rôle de l’Etat comme demandeur et producteur d’informations. « Information was the dark matter that connected the early modern world. » (p. 89) L’imprimé multiplie l’information disponible et fait naître un besoin de gestion face à la surabondance. L’information désigne à la fois le contenu et le processus. Elle repose sur des technologies, des réseaux de communication, et sur des savoir-faire professionnels : les « information practices ».

L’importance des pratiques matérielles

Le HC trouve ainsi son unité autour d’une série d’action : diffuser, stocker, contrôler. Se dessine ainsi, en kit à travers les entrées du dictionnaire, la mise en place d’un « information order », reposant sur des technologies matérielles allant de la mise en page du livre aux meubles de classement, qui préexistent souvent à l’imprimerie. Le roi du Portugal Manuel 1er lance la Leitura nova, une sélection des chartes accordées par la monarchie, assemblées dans 60 volumes richement calligraphiés. Les bibliothécaires et les archivistes sont parmi les acteurs mis en valeur par le volume. Index et inventaires permettent une gestion de l’information qui devient un savoir d’Etat essentiel. Le recours au registre comme outil de contrôle se développe avec l’apparition d’un type de bureau spécialisé, la Registratur en Allemagne. L’information devient alors la donnée telle qu’elle peut être entrée dans le registre. L’administration devient machine à traiter de l’information. Charles Babbage (1791-18771) à la recherche d’un outil pour réaliser mécaniquement des tables mathématiques (logarithmes, etc.) pense le premier modèle de l’ordinateur sur le modèle du travail de bureau : une unité de calcul vient puiser dans le storage unit les données à traiter. Son approche est poursuivie par Hollerith (1860-1929) qui propose ses machines aux bureaux de recensement pour automatiser les opérations de calcul par le recours aux cartes perforées.

Un moment MacLuhan

L’Etat n’est pas le seul acteur à dessiner les cadres de la société de l’information. Périodiques et journaux encore irréguliers, mais créent une habitude, celle de chercher à accéder à un flux d’information régulier, les « nouvelles ». Comme plusieurs analyses de l’ouvrage, l’approche des journaux et périodiques s’avèrent mac luhanienne. The medium is the message : plus que le contenu lui-même, c’est le medium qui est en lui-même un événement et génère de nouvelles habitudes. S’informer signifie devoir se tenir régulièrement au courant, et disposer d’un cadre cognitif permettant d’intégrer de nouvelles informations. L’information est-elle alors si éloignée des savoirs. L’histoire des savoirs, telle qu’elle est pratiquée notamment au LARHRA, repose sur un élargissement de l’histoire des sciences. Elle s’est développée dans les dernières décennies par une attention particulière portée aux pratiques matérielles. L’histoire de l’information, telle qu’elle est décrite dans le Historical Companion, partage la même démarche et la porte même à un degré supérieur : le contenu de l’information devient moins important que se forme et que l’ampleur de sa diffusion. Est-ce là une orientation possible pour l’histoire des savoirs ?

Igor Moullier