Une tenue passe-partout pour travailler presque partout

En pyjama ! C’est en pyjama que la question du vêtement a surgi sur notre terrain du travail chez soi. Littéralement, être à deux pas de son lit et travailler en pyjama en buvant son café. C’est aussi rester chez soi pour travailler en « chaussons ». Le vêtement était là, nous disant quelque chose des mutations du travail en cours et de l’essor du travail chez soi. Il nous révélait quelque chose de sa banalisation, quatre ans avant le confinement et le télétravail imposés.

du point de vue Sociologique

Mutations du travail : qu’en dit le vêtement ?

Rompant avec les formes traditionnelles du travail pensées sur le schéma de l’usine et des locaux de l’entreprise, l’essor du « Travail multi-situé » télétravail, travail chez soi, travail nomade, digital work, co-working, etc. – façonne une autre symbolique « multi-situable » attribuée au vêtement de travail et de nouvelles relations entre habitat et lieu professionnel. D’ailleurs, étymologiquement, le verbe « habiter » a longtemps signifié « habiller » au sens de « tenir sa place ou son rang » par le vêtement que l’on porte. Synonyme de maintien, l’habitat fait ainsi office d’habit au point que la « maison » peut s’apparenter à un « vêtement durci ». Travailler au sein de son habitat ou plus largement dans différents autres espaces (transports en commun, une gare, un restaurant, etc.) supposerait-il d’adopter une tenue vestimentaire multi-situable comme nouvel uniforme de travail « passe-partout » convenant à toutes les situations ?

du point de vue du Droit

Une liberté sous conditions

Article L 1221-1 Code du travail : Nul ne peut apporter aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives de restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché. Même hors des murs de l’entreprise, lorsque le/la salarié.e est au travail, chez lui ou ailleurs, sa tenue vestimentaire est susceptible de certaines contraintes. Le contact, certes à distance, avec clients, collègues, supérieurs hiérarchiques, permis par les outils de visioconférence, fait ressurgir la norme vestimentaire, le dress code professionnel, le look corporate. Cependant, le droit protège la vie personnelle du salarié, en interdisant à l’employeur d’intervenir au-delà de la sphère professionnelle. Il garantit au travailleur la liberté de se vêtir, les restrictions et obligations en matière vestimentaire devant être justifiées par la nature de la tâche à accomplir et mesurées au regard des limites à la liberté qu’elles apportent. Si la règle reconnaît le pouvoir de l’employeur d’exiger une tenue au travail ou d’en interdire une autre, elle fonde aussi le contrôle du juge éventuellement saisi sur le caractère justifié et raisonnable de cette exigence. Il en va de la liberté du travailleur et de la protection de sa vie personnelle contre le pouvoir patronal.

du point de vue Photographique

Lieux du travail contemporain : un brouillage visuel des frontières

J’avais ici envie de sortir de la photographie « indicielle » pour aller vers un traitement plus contemporain, en prenant le parti de créer de toutes pièces une série d’images autour d’une idée. Dès le début de la photographie au XIXe siècle, les principaux travaux s’attachant à représenter le travail l’aborde le plus souvent par ses traits distinctifs : des corps sculptés par sa dureté, des outils ou savoir-faire artisanaux, des vêtements spécifiques, des lieux dédiés au labeur, etc.. Aujourd’hui, l’apparition du travail connecté brouille les frontières entre vie personnelle et vie professionnelle, au point qu’il n’est parfois plus possible de différencier les deux univers autrefois « photographiquement » distincts : vêtements et les lieux du travail peuvent être identiques dans l’une ou l’autre sphère. Le propos est trouvé. Je crée une série d’images d’un même homme, avec un même ordinateur, les mêmes vêtements, la même posture, mais qui se trouve dans des lieux différents. Le but étant de rendre apparent que ces éléments visuels ne sont plus suffisants pour déterminer si cet homme travaille ou s’il est oisif. Et vous, savez-vous encore faire la distinction ?

du point de vue des Coulisses

Carnet de terrain : penser en série

Lors de notre rencontre, le photographe veut d’abord entendre les trois sociologues. Nous lui présentons donc quatre ans de recherche sur l’essor multi-situé du travail chez soi qui s’adosse à des mutations du travail, comme la massification des nouvelles technologies, l’invalorisation du travail, etc. La discussion s’engage, les échanges sont d’emblée riches. L’intérêt est réciproque et familier. Nous sommes d’accord, les photos ne seront pas une illustration de nos résultats. La photo est un langage qui peut traduire nos analyses et accompagner la réflexion de celles et ceux qui les regardent. En somme, elle n’est pas un « dispositif » qui s’ajoute, mais elle en est un à part entière. Elle doit être pensée comme tel. Nous arrêtons deux propositions : • Donner à voir le flou entre espace de travail et espace du domicile comme celui au sein d’une entreprise avec des inter-lieux « comme chez soi » (cuisine, espace yoga, salon télé, etc.) : 180 photos, une après-midi, une restitution en séminaire par une approche méthodique des photos. Celles-ci interpellent, mais n’interrogent pas assez le vêtement. • Le deuxième dispositif : penser en série. Nous mettre devant notre incapacité à dire si la personne est en tenue de travail (ou pas). Le lieu, comme notre activité, nous habille. Le vêtement devient multi-situable. Les photos interpellent. Elles font réfléchir.