Dans un espace virtuel 3D, le mont Fuji surplombe un jardin verdoyant entouré d'un mur

Souvenirs (en forme de) vivaces. Un workshop de création par IAGen

Invitée à la Fabrique de Théâtre (à Frameries, Belgique) pour un workshop, j’ai proposé la création collective d’un jardin virtuel partagé, à partir de plantes recomposées d’après notre mémoire visuelle.

Le jardin est ouvert à la visite 24/24H et 7/7H : https://framevr.io/aprem 

Tuteur 

L’idée de ce workshop,  programmé dans le cadre du dispositif d’expérimentation APREM#12, s’enroule autour du principe de « diversité fantôme » qui révèle l’impact majeur des activités humaines sur la biodiversité végétale. Transposé aux environnements virtuels et à la génération d’objets par l’intelligence artificielle générative (IAGen), il s’agissait de se demander si la diversité IRL pouvait se refléter dans nos fabrications numériques, si les différentes formes de feuilles, de fleurs, de branches circulent dans les tokens, ou si nous étions déjà condamnés à dupliquer à l’infini des plants de Monstera, bouturées comme archétype depuis toutes nos salles d’attente et autres non-lieux. 

Dans le logiciel de génération 3D par IA, représentation d'une Monstera dans un pot
Une Monstera reconnaissable dès la première génération

 Outils de jardinage

 J’ai choisi deux services en ligne complémentaires : 

  • Chat3D – une jeune pousse rhônalpine qui cherche à rendre la modélisation 3D plus accessible à travers des cas d’usage variés (artistiques, exploratoires, industriels…)

L’équipe de Chat3D m’a permis de partager mes crédits de génération et de téléchargement avec la douzaine de participants au workshop et je les en remercie chaleureusement. 

  • FRAME VR – une solution de métavers fournie par la société Virbela, qui adressait à ses débuts un public principalement éducatif et qui permet de créer et personnaliser un environnement 3D directement dans le navigateur, grâce à l’interface de programmation WebGL

L’offre de FRAME VR inclut un accès gratuit limité à 8 utilisateurs simultanés dans l’espace ; depuis la fermeture de Mozilla Hubs, c’est l’une des solutions clé-en-main parmi les plus robustes du marché, avec de nombreuses fonctionnalités et une intégration récente de l’IA comme assistant de création. 

Jardiniers 

Les profils des participants étaient tous issus du milieu artistique : étudiants, artistes et professionnels. Cette caractéristique commune apporte un éclairage sur certaines productions qui cherchaient à atteindre les limites du modèle d’IA. 

Dans le même logiciel de modélisation 3D par IA, cette fois c'est un agneau qui apparaît juché au sommet d'une plante verte
Prompt : « une plante verte, avec de grandes feuilles à la base, une grande tige centrale, au bout de la tige un fruit ayant la forme d’un agneau » pour obtenir un Agnus Scythicus
Encore une plante dont les feuilles ressemblent cette fois à un blason médiéval
Prompt : « Une grande plante avec de grandes tiges et de grandes feuilles, les feuilles ont une forme de blason d’armoiries : avec deux « piques » sur la partie supérieure et deux « piques » sur la partie inférieure. Le style général peut être grotesque, avec beaucoup de détails. » pour obtenir un Alocasia Odora
Une dernière plante font les feuilles sont des mains humaines, paumes vers l'avant
Prompt d’itération : « Rajoute des fleurs en forme de mains humaines. »

D’autres ont mis à profit des réponses étonnantes de la solution 3D, comme cette étudiante qui, séduite par la texture métallique du saule pleureur interprété comme un cube par l’IA, a développé un narratif autour de cette plante pas comme les autres, exclue du jardin, qui cherche à passer par-dessus le mur. 

A gauche, un cube monochrome. A droite, une plante d'appartement
Prompt (gauche) : « saule pleureur » Prompt d’itération (droite) : « Transforme cela en plante, en gardant le style »
La plante géante tente de pénétrer à l'intérieur du jardin
Le modèle 3D importé dans FRAME VR

Bugs

Deux ou trois limaces sont venues grignoter les feuilles de nos plantes, donnant à voir en 3D quelques biais d’une IA principalement utilisée pour la conception de jeu vidéo et des assets qui en composent les décors. 

Au lieu de représenter une plante, l'IA générative a modélisé un corner de café
Prompt : « un caféier jeune réaliste »
Gros plan sur un pot avec une matière brillante comme du métal
Prompt : « Dessine-moi des Oxalys pourpres dans un pot » ; on obtient au final un pot pourpre et à la texture étrange

Plants certifiés 

Mais parfois, la première génération est la meilleure, la description est comprise, la plante (re)connue et le jardinier prêt à planter son modèle .glb en pleine terre. 

Une génération de plusieurs modèles successifs de fleur
Prompt : « A tall flower with delicate thin, white and light-pink petals. The stem is clear light green color, some thin delicate leaves are on the trunk. »
Une fleur nacrée plantée sur le terrain virtuel
Le modèle 3D importé dans FRAME VR
Une grande plante pousse depuis la mare virtuelle du jardin
Prompt : « une Alocasia Odora, avec des feuilles monumentales, avec des bords pointus »
Cette fois-ci, c'est bien une plante ressemblant à un caféier qui a été générée dans un pot
Prompt d’itération : « Coffea arabica sans fruits »

Terreau 

Ce workshop s’inscrit dans une forme de continuité qui a nourri le sol de notre jardin partagé. Avec mon inventaire botanique dans Fortnite, j’avais déjà présenté les espèces végétales comme une porte d’entrée à l’étude de la circulation des assets, mais aussi à leur production – deux thèmes de mon sujet de doctorat.

J’ai vu d’un autre œil les murs végétaux exotiques que nous avions réalisé pour le SecondLab d’Erasme ; la tendance aux digital garden comme celui (secret) d’Anna ; et tous les jeux de farming qui nous demandent d’exploiter et d’optimiser les légumes comme n’importe quelle autre ressource ; leur incroyable engouement populaire, comme en a témoigné récemment Grow a Garden sur Roblox avec un pic de 22,3 millions de joueurs connectés le 23 août 2025. 

Ce qui fait le lien avec le troisième thème de mon travail de recherche : celui de la valeur des contenus générés par les utilisateurs-créateurs. Je l’ai abordé par le biais de la mise à disposition d’objets 3D sur la place de marché d’Epic Games, appelée Fab, où le cours du sorbier virtuel est encore moins élevé (pour l’instant) que le plant IRL. 

Interface de visualisation du modèle 3D Mountain Ash publié par kambur. La licence coûte de 15,39€ à 20,53€ : je peux l'acheter tout de suite, l'ajouter au panier ou l'enregistrer pour plus tard.

Engrais

D’autres références sont venues enrichir les échanges, en amont et pendant l’animation du workshop. Quand j’ai sollicité les joueurs autour de moi pour trouver des exemples de jeux vidéo où la nature occupe une place importante, on m’a cité : 

  • Zelda (Tears of the Kingdom) où la cueillette des pommes dorées permet par exemple d’assembler des objets,
  • Kingdom Come Delivrance 2 où les plantes apparaissent dans leur environnement qu’il faut apprendre à connaître, 
  •  ou encore Ghost of Tsushima pour son réalisme. 

J’ai trouvé en ligne d’autres amateurs de botanique, avec des motivations allant de la promotion de marque (quand Klorane organise un événement Twitch pour présenter les vertus médicinales de fleurs présentes dans des jeux vidéos phares), à la diffusion scientifique (quand deux écologues comptent les espèces rencontrées dans AC Odyssey) en passant par la référence culturelle (quand Decentraland donne pour thème TOUCH GRASS à son festival Art Week 2025). 

Arrosage 

Dans l’édition N°4 de la revue curseurs, distribuée gratuitement en Belgique, à propos de l’« IA, un vieux problème urgent »

Ce que révèlent les besoins de données des algorithmes d’entraînement, c’est que notre connaissance et notre inventivité n’ont rien d’individuel, ni rien de mystique. Il s’agit d’apprentissages et de répétitions basées sur un patrimoine commun.

Stéphane Noël

Et de plaider pour la considération de la création comme processus collectif. 

J’espère que ce workshop botanique aura contribué à l’appropriation en commun des nombreux nœuds éthiques posés par l’utilisation de l’IA générative et que nous continuerons régulièrement, individuellement ou non, à nous poser la question qui a donné le ton à cette douzième édition d’APREM : et si nos technologies étaient peuplées de fantômes ? 

Photo IRL prise lors de ma présentation du workshop
Crédits photo : la Fabrique de Théâtre / Stephen Vincke
Participants au workshop attablés derrière leur ordinateur
Crédits photo : la Fabrique de Théâtre / Stephen Vincke

Merci à toute l’équipe de la Fabrique de Théâtre !

Publications similaires